La première fois que je suis sortie avec la canne blanche, cela a été un grand moment. Pour l’étrenner, j’avais choisi le cœur de la ville de Lyon, communément appelé la rue de la Ré, un jour de semaine, à 18 h, pendant les soldes d’été. C’est une vaste rue piétonne, jalonnée de boutiques de part et d’autres, où les piétons sont rois, tels des électrons libres. Un lieu où je n’allais plus depuis belle lurette à cause de sa trop grande fréquentation.
Cette première sortie « en canne » a été un immense bonheur ! J’ai pu traverser la foule anonyme, la tête haute, sans craindre de bousculer des gens ou de me prendre des obstacles. La canne blanche, c’est la clé du déplacement sans contraintes, comme si un tapis rouge se déroule devant moi. Les gens s’arrêtent ou me contournent pour me laisser la voie libre. Et cela semble si naturel, c’est merveilleux de pouvoir se déplacer sans avoir plus à se concentrer sur les trajectoires des autres. Je n’ai plus à faire attention aux autres, ce sont les autres qui font attention à moi. Et là où j’étais confrontée aux bousculades et à l’agressivité des gens, je peux enfin me déplacer librement en pensant à autre chose qu’à ce qui pourrait entraver mon chemin.
Se déplacer avec la canne, loin d’être un poids, c’est se créer sa bulle, un espace vital que tout un chacun respecte et c’est formidable de pouvoir se déplacer ainsi. Je me déplace tellement plus vite, dans l’aisance. A mon stade, la canne c’est plus un moyen de signalisation qu’un outil de locomotion. J’ai encore ma vue pour anticiper les obstacles qui pourraient gêner mon chemin, c’est surtout un moyen de me signaler aux autres comme « quelqu’un qui ne voit pas très bien, merci de faire attention à moi ».
Pour avoir discuté avec des personnes atteintes comme moi de rétinite pigmentaire, il y a une grande réticence à franchir le pas pour s’équiper d’une canne, de crainte d’être étiqueté ou jugé. Et alors ? Quoiqu’on fasse dans la vie, si on se préoccupe du jugement des autres alors on se met des freins en tout et pour tout. On arrête de vivre. Et personnellement, je me sens tellement mieux que le regard des gens, je m’en fous. Et pour ce que j’ai pu croiser comme regards, je n’ai jamais ressenti de jugement négatif. De la compassion peut-être, de l’étonnement sans doute (ça jure je ne porte pas de lunettes noires et mon regard n’est vraisemblablement pas celui d’une aveugle), de l’attention souvent, mais ce qui est sûr c’est que je me sens beaucoup moins agressée qu’avant. Et je sors avec beaucoup moins d’appréhension en tous lieux car je sais que je suis protégée par cette canne.
Alors à mes contacts rétinos, j’espère vous avoir convaincu de franchir le pas, ne serait-ce que pour des situations très ponctuelles pour commencer…
